
Philippe Gronon, exposition Manipulations, ©galerie Maubert
PHILIPPE GRONON EXPOSE MANIPULATIONS À LA GALERIE MAUBERT.
La Galerie Maubert présente, du 19 février au 4 avril 2026, Philippe Gronon au sein de la galerie. Initiant une nouvelle collaboration entre la galerie et l’artiste, Manipulations réunit des photographies issues de plusieurs séries emblématiques et dévoile des objets marqués par l’usage, la trace et le déplacement au service, d’une picturalité assumée : surfaces de travail, dispositifs, techniques, éléments scéniques, supports de transmission ou de transformation. DP
« Je tiens au monde par tous mes gestes, aux hommes par toute ma pitié et ma reconnaissance. Entre cet endroit et cet envers du monde, je ne veux pas choisir, je n’aime pas qu’on choisisse. » Albert Camus, « L’Envers et l’endroit » (1937)
Il vous reste un peu moins de deux, semaines pour vous rendre à la Galerie Maubert, 20 rue Saint Gilles, pour visiter l’exposition, Manipulations, (au double sens du titre, dans un jeu du mot itself…) un solo show, des œuvres de Philippe Gronon, œuvres plus plasticiennes que purement photographiques.

Philippe Gronon, Manipulations, ©galerie Maubert.
Une poétique de la matérialité s’empare de notre imaginaire quand Philippe photographie le dos des toiles de Maître – Picasso composition au papillon 1932, Niki de Saint Phalle, Raymond Hains, Bernard Venet, pour exemple et que cet envers est également une œuvre au plein sens du terme, une œuvre objective chargée de traces et de couleurs, comme s’il s’agissait d’un palimpseste, d’une irradiation de la toile elle même que l’on pourrait appréhender comme la face cachée de la lune, cette face toujours occultée, puisque le dos d’une toile prestigieuse de Maître accrochée au mur est encore cette toile côté face et qu’elle en manifeste une personnalité appartenant à l’histoire de l’art…. et quand, rendue à la matérialité de son dos, il lui faut manifester cette part décriée, pauvre, invisible, c’est tout un inconscient qui s’y manifeste aux mentions écrites des dates et des traces quelqu’elles soient… Cette part oubliée mais non oublieuse témoigne amoureusement de ce voyage authentique du temps, quelque chose d’impensable se met à faseyer comme la naissance d’une nouvelle occurence s’inscrivant désormais dans cette langue des arts, sous le geste de voir l’autre côté, ce geste de retourner les grandes œuvres et de considérer que cette face là aussi est œuvre… pertinent dira le poète et le surréaliste.

Philippe Gronon, Manipulations, ©galerie Maubert.
Plus encore que cette proposition surprenante du dos de la toile et de son châssis, de son encadrement, s’élève une forme du champ imprescriptible d’une composition inspirante, picturale, faite de signes, d’une sorte de coutils où s’évertuent à paraitre signes, coups, taches, visages, lettres cunéiformes, traces en tout genre, œuvre paradoxale et composite dont l’histoire, bien que mystérieuse, résonne à haute voix, dès lors que se retourne cet envers pour témoigner de ce chant de l’invisible, de l’insoupçonné, rendu d’un coup de maitre accessible et visible, lisible, faisant œuvre.

Philippe Gronon, Manipulations, ©galerie Maubert.
L’exposition comporte une série d’œuvres tout à fait singulières dans l’attachement qu’elles manifestent sur le plan pictural, imaginaire, textuel, voire linguistique; une langue y parle haut des traces qui s’y sont inscrites et qui font sens. Il fallait un esprit agile pour redonner place à ces tableaux multiples, blackboards effacés, et dont le mouvement des traces est aussi une œuvre contemporaine, ou, plus près de l’objet encore, les cuvettes de développement des tirages photographiques, ce matériel de laboratoire, qui échappe en général à l’attention est, perçu dans cette photographie, comme un objet usuel, rayé, ayant vécu, chargé de nitrates des sels d’argent insolés, photographié de près, seche et pure dans son cadrage, sur fond noir, brut devrait-on dire, afin que s’échappe sa valeur spéculaire, un miroir à l’argent brulé, où se projète une mémoire éteinte et passée, mais toujours vibrante dans cet imaginaire romantique, qui, alerte, tire de l’ombre argentique, argentée, encore lunaire, la trace éphémère et constante de cette matrice que personne ne voit… et qui, sur un plan structural appartient à cet art du limonadier, à ce champ du quotidien, à cette part d’un art pauvre, arte povera, d’un art de l’objectivité, où, s’obligeant à le porter au centre du regard, l’objet réintègre sa fonction matricielle dans son aura mémorielle invisible, passée et encore actuelle.

Philippe Gronon a ce talent plasticien de faire surgir du dos des tableaux célèbres du Malevitch, du Rothko, des tableaux noirs des paysages rêvés, brouillards, surfaces oniriques des pierres noires dynamiques dans leurs courses célestes, rejouant la nuit, ou ces projecteurs qui semblent issus d’un film de Kubrick, comme chargés d’un au delà du visible pour s’ancrer, artefact de l’imagination matérielle, comme la puissance des images résiduelles, fantomatiques, que ce soient les dos des tableaux, ou les autres objets photographiés, le photographe encorbelle la puissance de l’illusion romantique dans sa veste noircie aux poussières aimantées des chemins. Son imagination est simple et légère, elle accomplit ce désir de voir de dans un face à face ce qui s’échappe de cette virtualité poétique quand elle s’accorde immédiatement à l’idée d’un projet, puis à cette façon de décliner ce que sont les tableaux, tableaux noirs, tableaux électriques, où ces cuvettes, cette toile qui sert à emballer les œuvres pour leurs expéditions… tout prend sens, tout devient élection du regard du plasticien, de l’artiste conceptuel qui décide et qui établit.

Quelque chose de rimbaldien traverse l’œuvre grononienne, et je ne sais plus particulièrement pourquoi je lui associe à la fois ce funèbre oiseau noir, ce crieur du devoir et sa compagne lumineuse cette fauvette de Mai …qui resplendit en haut du soir charmé…
N’hésitez pas à faire halte en cette superbe galerie Maubert, qui, sur deux niveaux expose si sobrement ce travail patient du photographe plasticien, autrement plus actif par sa photographie sur l’imagination que certaines œuvres photographiques, beaucoup plus à l’affiche et qui ne cessent de se fondre au fur et à mesure de leurs fréquentations dans l’épaisseur de l’époque, aveuglée, alors que de ce côté du revers, tout s’installe dans ces retournements joviaux, linguistes, surréalisants, dans leurs intentions joyeuses, parfois lettristes et si revigorantes, qu’on se félicite de cet esprit du temps si prompt à retourner l’envers du décor et d’y découvrir ce bleu regard qui ment…c’est à dire ce regard aimanté qui ouvre et qui lit cette époque où, décidément, bien des choses s’accomplissent encore heureusement dans une poétique de la présence et du discernement.
Paris, le 24 Mars 2026.
L’exposition est visible Jusqu’au 4 Avril.
https://www.galeriemaubert.com/
Galerie Maubert
20 rue Saint-Gilles
75003 Paris www.galeriemaubert.com galeriemaubert@galeriemaubert.com
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