Serge Hesse et son image au noir.

Suite à la disparition du photographe Serge Hesse, survenue dramatiquement dernièrement, dans l’invisibilité de toute un milieu très parisien de la photographie,  d’une certaine photographie, il y avait celui qui, archivait, déplaçait cette invisibilité d’un réel qui échappe toujours aux représentations reconnues et publiées, parce que non photographiables soit disant,  dans l’investissement et l’actualité d’un autre visage de nos sociétés, en le confrontant à ce qui le déterminait dans sa fonction politique et sociale, dans l’urgence du masque des solitudes « modernes », de l’aberration de ce qui fait faussement société, dans la mise au jour de tous ses artefacts. On peut considérer que ce travail au NOIR était une sorte d’épreuve de vérité et d’anthropologie sociale, rappelant l’inscription des Situationnistes et de leur énergie révolutionnaire, reprise dans un exercice quotidien du Voir contre la clôture du regard.

« j’ai bien conscience de la part de lui même qui lui interdisait de manifester son droit à être un homme comme les autres , mais il y a d’autres raisons qui font qu’il « n’existait »  pas sur la scène de la photographie et ces raisons n’était pas inscrite en lui mais dans ce système où règne la volonté d’éradiquer toute forme de singularité qui va de pair avec l’usage de  la plus grande hypocrisie à ce sujet.
Bref, cette disparition me laisse un goût d’amertume car à travers elle je perçois encore plus « le malaise de la culture » dont nous sommes les contemporains. »  écrit Yann Merlin, ami et photographe de Serge Hesse.

Serge Hesse et son image au noir.

Il s’agit là d’une image réalisée sur une installation de Christian Boltanski, photographie qui rend compte de toute une appropriation (comprendre approprier, ici, par appliquer pour soi-même) de l’univers boltanskien en résonance profonde avec la sensibilité et l’âme de Serge Hesse.

SERGE-HESSE SERGE HESSE ART PHOTOGRAPHIE

Serge Hesse – Boltanski

L’image est lente, sombre, mettant en avant, dans l’infra seconde de  la prise de vue, cette prise de vies, à la multiplicité égrenante,  redoublant, par sa fixité, la portée du fascinum, faisant parler tout le corps de l’image par le retentissement sombre des voix chères qui se  sont tues, mémorial qui hante, en fantôme, le regard de Serge Hesse, pour en redoubler l’effroi, la beauté funèbre, la puissance d’évocation.  L’image est faite par celui qui regarde, donnant une mesure à la  proposition boltanskiene et à sa réception.

Un passage de témoins s’opère alors que, dédié au vent, à la mémoire,  à l’histoire, à toutes les fragilités qui sont, de fait, l’histoire  d’un trait, dans sa vibration somnolente, son impermanence, à l’érosion  certaine, la voix devient comme Une, entre le plasticien et le  photographe, passe le silence, pour évoquer les disparitions, mailles  constitutives de tout une conscience funèbre, au travail, hier,  aujourd’hui, demain, encore et encore dans le travail du deuil.

Voilà ce que je vois de cette photographie, ce qu’elle m’évoque,  double objet du voir et de l’entendre, au silence répond le cri enfui,  indicible. Reste l’image et la fascination qu’elle exerce sur ma  perception, dans un interdit, un dédoublement, un voyage intérieur, un  piège au regard, une fascination.

L’apparition d’une perspective à l’intérieur d’un visage doublé de sa  propre perspective intérieure, sur fond de mer, dans un soleil de  minuit, réfracte ce regard qui voit, et dont l’intensité ne peut qu’être méta-physique, mémorielle; évocation des forces qui paraissent  parfois dans l’image et l’imaginaire, ici, afin d’emprisonner le  regardant … déjà dans une forme que la photographie de Serge Hesse  conçoit, dans une attitude surréalisante, pour garder, regarder comment  l’installation use de l’image et l’utilise.  ( la photographie est un  plan à deux dimensions, alors que l’espace de l’installation se fait  dans un co-présent et dans l’espace partagé du Musée, par le spectateur,  qui vit en même temps l’installation et son mouvement. )

Ceci est d’une importance majeure, cette image est aussi  référentielle au « système » de représentation du photographe…. Et si on  la prend comme telle, sans avoir à se référer à l’œuvre source, elle  apparaît alors, dans cette autre mesure, comme une image à la charge  symbolique lourde, mobilisant un regard, qui, s’enfonçant dans l’image,  ne peut se détacher du mouvement qui revient au point de départ, dans  une boucle sans fin. Le regard semble pris au piège, fasciné.

Un voile s’entre-ouvre sur une perte instantanée des repaires, icône  plus qu’image, où se concentre le fantôme, l’apparition, le visage d’un  féminin, pur, intact, dans une concentration idéale, idéelle, comme un sable mémoriel, propre à engloutir dans ce mouvement intérieur, tout regard. S’agit-il d’un cérémonial sacrificiel, par ce qui n’est plus et est toujours, malgré tout, permanent, arrêté, bloqué, signifiant  l’impossibilité du deuil?

Cette photographie est un voyage impassible vers l’impossible oubli, un mouvement qui ne peut trouver de résolution, une nécessité vitale,  entre ce qui est tombé et ce qui relèverait l’espoir, entre un ciel et une terre qui s’engloutissent dans un épuisement du regard, et reviennent au point de départ, comme une programmation d’un non sens.

Ce voyage s’assume comme un  rêt, (ret*) qui tient éveillé et qui  emprisonne, c’est une sorte de Fascinum, fascination, à la part  invisible, devant ce qui a été nié, détruit, sacrifié dans l’abject,  (l’installation source) et la fusion des plans de l’image  photographique, rendant impossible le mouvement physique de traversée de  l’installation, le passer à travers, dans une liberté qui assume la  part du devoir de mémoire.

Tout se tient ensuite dans l’œil. On y retrouve la fascination  ostentatoire de ce qui en disparaissant s’affirme encore plus  réellement, dans ce qui flue, flux, de l’autre côté du miroir, comme  dans un crépuscule, quand le soleil s’embrase et descend à l’horizon,  laissant le jour disparaître; un entre deux mondes arrêté au crépuscule  d’un passage qui disparaît graduellement, en ne cessant de signifier qu’il disparaît et qu’il émet toujours, même après sa disparition,  toujours plus intensément, le point silencieux qui l’a porté à être, et  qui ne peut se résoudre à disparaître, tenant dans ses rais ce qui fait  humanité.

Pour autant un visage féminin s’impose dans un regret de ce qui  attire et repousse le regard, revient sans cesse à la conscience,  semblant y trouver une sorte de pacification tutélaire; un visage  féminin à la beauté sourde et secrète, familière, dont le regard ne  cesse de flotter, puis de s’agrandir, devient une sorte d’interrogation  métaphysique devant ce qui a été sacrifié, hors de ce qui fit  jusqu’alors Humanité…travail d’un deuil impossible à faire, confronté à  ce mutisme de l’impossibilité d’un Dire…

D’où, vient, notre perception d’une disparition? …. dans la morsure  et la trace qu’elle laisse en nous et qui survient ensuite comme réalité perceptible de ce qui a été. Une interrogation profonde se fait. Tout est devenu ambivalent, au point de faire mentir ce qui se dit dans la douceur apparente du visage; l’Histoire confronte l’abject à un certain  point d’incandescence pour devenir trou noir, impossibilité de la  représentation, conséquemment impossibilité de comprendre. La raison se trouve engloutie; se réfractent les soleils anciens dans une figure du  sacrifice, dans un au delà, après le voile, où curieusement une  proposition apaisante se fait par une évocation du sublime, du  subliminal.

Ici, Serge Hesse touche à l’immémorial de la mer et du soleil, en  arrière plan, résonances magnétiques, passage du voile, contamination à  rebours de la Paix impossible, but avéré d’une traversée, d’un voyage, d’un rappel à l’enfer de Dante.

Est ce bien là le point ultime du plan, répondant à ces vers de  Rimbaud qui me viennent “c’est quoi l’éternité, c’est la mer allée avec  le soleil” dans une analogie,  ou une métaphore, ici implicite.

On imagine que le photographe, grand lecteur de poésie vit ces vers  dans leurs réalités plurielles et que ceux ci ont toujours une action secrète, quand le faiseur d’images se nourrit de l’expérience et des héritages qui font en particulier et en singularité,  actes de  création, évocations, passages, retours sur soi, retours à l’Histoire,  ici vécue dans son impossibilité rationnelle.

Dans ce voyage de l’Ultime, de l’Absurde, de l’indicible, toute  parole, semble devenue vaine, ne s’étend, comme un paysage brulé que  l’étendue de ce regard de femme, dans son incertaine proposition, femme  d’ici et d’ailleurs, ou vierge sacrificielle consacrée ?

Un ici et maintenant opère, également une certaine lecture des figures mythologiques, vécues intérieurement, approchées dans leurs  forces à imposer des liens subtils dans une création, qui vit en dedans  de soi et qui tourne son regard vers cette unité fragile, hypnotique, aux sources indicibles, dans une sorte d’inconscience qui parle, tout de  même, au delà du voile, dans cette division du plan, pour évoquer un  visage qui s’éclaire intérieurement et qui appelle toute la magie  ancienne de Circé à Pluton. Les temps de l’apocalypse sont une  concrétion et se déplacent, se répondent.

Voyage au pays de Cérès aussi, puisque l’espoir luit doublement par  l’étoile (le soleil est une étoile) mais voilé. Comment retrouver ce qui  est vivant en soi, sans passer par la décomposition du visage même de  la mort. Ce Travail au Noir, remarquable, trouve dans cette image une  part de ce qu’il est, entre inconscient et conscient, entre visible et  invisible, entre connu et inconnu, dans une sidération.

Serge Hesse parvient par cette image à pousser les portes d’une  conversation secrète avec lui même, dans une objectivation sensible  versée à la perte et au recouvrement de l’obscur; travail des  profondeurs et de l’intensité dramatique dont il se charge, aux portes du conscient d’où il parle silencieusement, en fabriquant une poétique conjointe de l’enfouissement et du surgissement, du domaine des ombres à  la figure miraculeuse de la mère divine, ici funèbre et sacrée,  interdite, impénétrable en vérité, évoquant la Mère divine, Isis, Marie,  Mère, Épouse, Vierge douloureuse, figures irréductibles, ouvrant sur  une proposition plus actualisante que déréalisante, plus englobante,  dans son rapport au numineux et à la vie, car ce « touché » est le signe  funèbre d’une grâce qui délie et lie en même temps, provoquant le  Souffle dans sa Raison au point de surgissement  d’un espoir de rédemption. Tout voyage est amer, aurait écrit le poète.

Le photographe marche en lui et dans le monde, sans séparation,   quand une inquiétante étrangeté advient, en commuant le deuil impossible  par une réfraction de ce fascinum, propre à établir, dans l’intimité  profonde de l’être, un bord du dire, ce dont l’indicible, l’innommable,  l’absurde, serviraient ici  à imposer déréliction et forclusion .

Au delà, en deçà, est et reste cette photographie, autonome, à  l’imparité de la raison impossible à rendre, dont le fascinum reste un  envoutement funèbre qui ne cesse d’osciller entre l’ici et maintenant et  l’ailleurs, un autre temps sans fond, sans âge, pourtant datable  historiquement par le passage du miroir menant à cette paix impossible,  dont tout le mérite est déjà d’avoir mené le retour de cette femme  impassible, Joconde interdite, beauté énigmatique et mystérieuse, aux  limbes d’une possibilité d’un Dire et dont le secret est déjà celui de  regarder intensément ce regardant, ce récipiendaire du temps présent.

Reste cette photographie qui situe le mouvement incessant d’une   Fascination, dans un flux permanent, s’attache au constat  de notre  actualité en cette guerre contre l’Ukraine, et si Poutine osait l’enfer  pour nous occidentaux, ne seraient on pas plongés en pleine stupeur, en  plein interdit, au cœur du Drame?

Pascal Therme, le 2 Mars 2022.
Serge Hesse et son image au noir

** aussi, Ret est une abréviation, qui signifie : Reticulum, Reticuli, le nom latin et son génitif de la constellation du Réticule

Reticuli est une étoile double qui peut être résolue à l’œil nu à  condition d’avoir une excellente vue et de disposer de bonnes conditions  d’observation car les deux étoiles qui la composent sont à la limite de  la visibilité

*Forclusion: La forclusion est ce temps originaire où le sujet se  coupe définitivement l’accès à une réalité, qui sera dès lors de l’ordre  du « réel » et du non-symbolisable au sens que Lacan donne à ces  termes. Cela correspond à ce que décrit Freud à propos de Schreber : « Il n’était pas juste de dire qu’un sentiment réprimé à l’intérieur ait  été projeté à l’extérieur ; nous voyons toujours que ce qui a été aboli à  l’intérieur revient à l’extérieur. »

publié dans l’Autre Quotidien du 4 Mars 2022

https://www.lautrequotidien.fr/lanuit/2022/3/4/serge-hesse-et-son-image-au-noir?rq=serge

https://yannmerlin.wordpress.com/

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