Capture-decran-2026-09-24-a-12.25.53 ALAIN KELER PARU AUX ÉDITIONS DELPIRE PHOTOGRAPHIE

« Cette monographie dévoile l’essentiel de son œuvre : de ses images de jeunesse , ses
grands reportages pour les agences Sygma et Gamma, jusqu’aux projets de
photographies sociales dans les communautés Roms de Slovaquie ou dans la Creuse.
Keler a signé des milliers d’images – l’investiture de Nixon en 1973, le Chili en 1974, un
an après le coup d’État, le retour de Khomeiny en Iran en 1979, les réfugiés éthiopiens
en 1985, le conflit israélo-arabe, la Chine de Tiananmen en 1989… Certaines sont
devenues cultes : celle du soldat russe à Grozny, en Tchétchénie, jouant du piano au
crépuscule en janvier 1995, ou encore celle des prêtres donnant la confession sur les
chantiers navals Lénine à Gdansk en septembre 1980. » Présentation des éditions Delpire.

Depuis plus de soixante ans, Alain Keler arpente le monde, ses fracas, ses zones de conflits, ses territoires de guerre. Sa photographie est un témoignage humaniste puissant. Elle cherche à rendre compte pour témoigner. Lauréat du World Press Photo en 1986 et du Prix W. Eugene Smith en 1997, Keler explore sans relâche les résonances entre mémoire collective et histoires personnelles.

Nous étions ce jeudi à la signature du livre paru chez Delpire, livre intitulé tout simplement Alain Keler, livre simple, au format italien d’un tirage 16,5X24,5 cm; c’est un bel hommage à l’homme, au compagnon de route, au témoin, au grand reporter, aux années si conséquentes, au travail accompli sans défaillir, à l’ oeuvre qui en est née.  Ce carnet noir, épais de 204 pages  compte 111 photographies. C’est un livre à l’épaisseur altière faisant le lit d’un voyage constant aux rappels de l’Histoire. La mise en page est très efficace, toute la page est consacrée à la photographie, comme un carnet de voyage. La photogravure signée Les artisans du regard rend justice à cette photographie qui s’est emparée des zones de conflits et des scènes de guerre pour en restituer les drames inscrits dans la profondeur des noirs. Le livre est revêtu d’une couverture noire, d’un bandeau d’argent sur lequel s’inscrit ALAIN KELER en Noir. Une postface remarquable signée Thierry Grillet parcourt, à la suite des photographies du livre, les raisons profondes de cette vie en voyage et en donne une approche analytique pertinente dans cette résonance magnétique de l’œuvre kelérienne.

 

Alain-Keler-Editions-Delpire-10 ALAIN KELER PARU AUX ÉDITIONS DELPIRE PHOTOGRAPHIE

 

Depuis plus de soixante ans, Alain Keler arpente le monde, ses fracas, ses zones de conflits, ses territoires de guerre. Sa photographie est un témoignage humaniste puissant, à l’éthique irréprochable. Il rend compte et témoigne. Alain Keler regarde dans les yeux ce théâtre de l’ombre, cette aventure des quotidiens, ces jours sombres. C’est ainsi qu’il œuvre en photographe : il forge des instants où tout repose, de la mort qui rôde à la tension des corps. Il y a là une dramaturgie, relevée par la composition instinctive de l’image selon la diagonale et par ce qui se joue devant ses yeux. Son écriture est celle de la tension et du mouvement, comme apaisée, plus silencieuse qu’il n’y parait.

Le livre est métaphoriquement une balise qui continue d’émettre à travers le temps, un témoignage dont le sens ne se délie pas de son constat, somptueuse impression des noirs profonds et de cette densité rendue légère, singulière, vivante comme une eau lourde, vivante et mercurielle, crieuse du devoir (de mémoire). Le livre condense ces théâtres de l’absurde, du monde tel qu’il est en ces chemins creux.  Le noème de la photographie en tant que preuves joue, ici, à plein.

Le livre nous convoque, appelle, montre, se parcourt, s’échappe de ces territoires de guerre, prend des routes moins abrasives, cherche à faire sens par l’image, vit dans les mains du lecteur pour jouer en son regard, rappelle également cette conscience planétaire des enfants de 68 devenue source aussi, source bergmanienne, comme si le sacrifice de l’innocence de cette jeunesse en était la conséquence profonde. Ce qu’enfouit le  souvenir, ce que montre la mémoire, ce qu’offre le livre, échappe pour partie: Rendre cet hommage aux victimes est alors une couronne vertueuse. Que nous dit-elle de ces temps qui s’obscurcissent et dont l’angoisse se conjure à mesure que les pages défilent, que l’heure revient à ce « spectacle » du monde, danaïdes vertueuses aux confins de ce temps courbe, déployé, déplié, revenu à sa vérité première, que nous voyageons avec Alain par son regard ensongé.

 

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Une joie séditieuse s’empare du lecteur à mesure que se livrent ces photographies, qui, en elles mêmes sont les humeurs du monde en ces habits d’un jour, d’un instant, d’une fraction de seconde. Keler ne cesse de croiser le monde, avec ces visages énigmatiques, chiffrés, inquiets, obscurs, passe la gamme des émotions de la tension sur tous ces visages qui sortent du cadre, débordent, comme si une vague les  portait en plein naufrage, au devant des yeux du photographe, (comme si parfois elle passait sur lui, l’engloutissait également)   qu’ils s’en trouvent ensuite éloignés, vertiges, déroutes et pitiés, dans cette énergie de la marche, dans cette vitesse  intrinsèque aux théâtres, aux évènements, qui porte et déporte les corps aux visages tourmentés, inquiets, suspicieux; Quand Alain traverse ces zones de hautes intensités,  apparaissent également tous les personnages d’une Condition Humaine tourmentée par le Mal, citation volontaire sous-jacente des écrivains russes dont Dostoïevski.

 

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Les évènements qu’Alain est chargé de photographier ne sont pas toujours issus des eaux furieuses et boueuses des zones de hautes intensités avec leurs cortèges d’ombres fuyantes………le photographe  parle de la vie quotidienne, de ce qui peut faire photographie en dehors des grands évènements; A Lisbonne il fait une simple photographie qui « enregistre » une situation, chargée de possibles, nous sommes au bord du Tage, un ferry ferme l’image par le coin supérieur droit, un passant, bel homme jeune avec sa veste en cuir marche de droite à gauche, c’est un premier plan, une femme entre deux âges semble se crisper, prise dans une discussion avec un homme corpulent, on voit son expression sur son visage en semi profil, masse sombre de dos, son mari (?) nous sommes en automne ou en hiver, lumière étale, eaux calmes… scènes de la vie conjugale, scènes en rappel des cinémas du réel, de la nouvelle vague à l’évocation rhomérienne, bressonienne aussi, de ces vies plumeuses d’ange qui furent au centre de ces années 70, dans le sillage de ce qui devait se transformer au fil des jours… ici, comme une brève histoire dont on ne saura rien, mais sur laquelle tout est envisageable, ce que Woody Allen sut très bien faire dernièrement.  Lisbonne 1976.

Et bien, la même curiosité, le même regard fait ici photographie en présentant des personnages communs qui nous intéressent comme si la fiction, la possibilité du roman s’inscrivait systématiquement au sein de ce que l’image met en place comme éléments du réel et comme parts de cette curiosité, de ce besoin de connaitre la suite voire la fin de l’histoire qui nous est ici racontée, sans songer, qu’ayant vécu aussi ce genre de scène, nous préférons la légende, les happy End, aux chutes plus brutales. Je crois qu’une part de l’intérêt profond que nous avons avec l’ œuvre kélérienne est qu’elle précipite notre participation au monde en tant que réalités et fictions, qu’elle nous convoque, nous inclut, demande notre adhésion pour un partage de fusions possibles, de fraternités sans doute, d’idéales grandeurs…On sait qu’Alain a eu une éducation communiste, son appétence pour les foules relève selon Thierry Grillet de ce patronage communiste à la Marchais, donc plus bonhomme qu’autre chose, et qui, dans l’effervescence des « camarades » de 68 et du mouvement de Mai, a pu reconnaître l’influence d’Eisenstein et s’en trouver séduit profondément dans ces liens à l’Histoire, plus précisément par l’esthétique du montage dans une figure du pathos et de l’extase chez le cinéaste russe, puisse se révéler être aussi une conversion métaphysique du sublime.

 

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Ce livre joue à cache-cahe avec ma mémoire, il me procure une expérience intéressante…il suffit de le feuilleter plusieurs fois et d’y chercher une des images qui semblent avoir retenu mon attention, pour s’apercevoir que cette image est manquante, qu’elle a disparu, parce qu’en fait, j’ai superposé, mixé plusieurs situations de même intensité et qu’elles sont venues se fondre mystérieusement en une autre image, latente, aléatoire, composite, qui a retenu dans sa fréquence plusieurs des éléments qui voyageaient dans chacune d’elle, expérience synthétique qui m’a interpelé sur ces fusions devenues possibles.  N’est-ce pas au fond ce que procure ce livre magique qui joue avec notre mémoire et qui, peut-être, révèlerait une contre esthétique du Pathos … A fréquenter Eisenstein, dont le parcours a mené le cinéaste des premières théories sur le montage jusqu’à la formule de l’extase, dans une « une méthode qui devait lui permettre de réaliser des œuvres à la fois organiques et pathétiques, signifiantes et émotionnelles, dialectiques et dionysiaques.  » Massimo Oliveiro, sans doute Alain me séduit par la puissance d’animation de son « cinéma » puisque tout bouge, tout circule comme dans un film aux séquences et aux personnages qui apparaissent, passent, et disparaissent selon le temps de leur brève histoire.

 

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Bien sur à cette absurdité du monde en guerre, en des théâtres de l’histoire, Sarajevo, Iran, Éthiopie, Israël, Gaza, Salvador, Guatemala, Cisjordanie,  la nécessité de documenter implique nécessairement la question de comment et du pourquoi. Qu’elle est la place du photo-journaliste, quelle image est-il censé rapporter pour ses commanditaires, quel projet plus personnel porte t-il pour que ces images en plus, de côté, ces petits « miraculum » puissent faire soulèvement?  Auront-elles la vertu de s’inscrire plus largement dans la mémoire collective face à ses soulèvements, seront-elles des images qui ne trahissent aucune des valeurs de cet Universalisme de la République, entant par volonté personnelle comme le mobile secret de ce retour à une écriture centrale et singulière.

 

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C’est curieusement ce qu’évoque aussi Éric Bouvet le 21 septembre 2021 dans Hors cadre. Par une sorte de résonance magnétique, un propos se poursuit d’une pratique à l’autre dans une conception humaniste qui ne déroge pas à son éthique et qui raconte ce que vit intimement le photographe, toujours au bord d’un gouffre, en pleine introspection, en plein témoignage, car lui aussi vit lcette absurdité en direct : « Témoigner et s’interroger, questionner le public et le bousculer, tel est mon rôle depuis quarante ans. Avec une ligne de conduite claire : s’en tenir aux faits, tout en respectant la dignité des personnes photographiées. Car ce sont elles qui font les images que les livres d’Histoire retiennent. Souvent gérer l’absurdité, ce qui est loin d’être évident. Aujourd’hui, la donne n’a pas tellement changé, malgré les technologies avancées. Il faut toujours marier l’excellence objective de la prise de vue, à la subjectivité du point de vue. Et surtout garder en soi que la meilleure image n’est pas encore faite. Il faut la chercher. Et si tout le monde s’accorde à dire que, de nos jours, le temps s’accélère, voilà une bonne raison pour le photographe de démontrer que l’on peut encore le figer. Et s’arrêter sur l’image. »

Alain Keler témoigne dans cette urgence des situations qu’il traverse. Certaines sont moins douloureuses que d’autres, les sujets qu’on lui confie, ici et là, n’ont plus la même intensité dramatique. Il est en Pologne pour photographier Walesa et les chantiers navals de Gdansk, au concert de Téléphone,  on l’envoie photographier l’attentat contre Lepen. Il raconte dans le document sonore suivant ces fils de la vie qui parfois s’emmêlent et le placent dans des situations ubuesques. C’est pourquoi face à ces avers des images, il est réconfortant d’entendre la voix d’Alain Keler raconter le hors champ de ces photographies avec cet humour là.

 

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Alain-Keler- avec Emmanuelle Kouchner, librairie des éditions Delpire, Paris

 

 

il y a maintenant la bonhomie du conteur celle de sa voix timbrée, sonore, affectueuse, réconfortante, réparatrice, dans ce charme qui obère le gouffre séditieux apparu un instant et qui, d’un coup, n’est plus que la sentence de l’Histoire reléguée de l’autre côté du miroir, et dont le temps spéculaire se recouvre, pour notre plus grande joie, de cette vois aimantée, amie, du conteur de sa vie.

Alain Keler a un vrai talent de conteur, textes et photographies; c’est un voyageur du pays voyagé, de l’autre côté du miroir, du coté de l »image, arrêtée dans sa course comme un soleil à son apogée, un enfant de l’instant décisif. On le retrouve encore aujourd’hui dans toute son actualité, quand il raconte d’une voix assez joueuse et profonde ces petites histoires au climat si proche du nôtre, dans la transparence du temps. Son humour nous rend toujours à nous-mêmes. Il avoue la simplicité des faits qui s’enchaînent et tissent ces fragments de quotidiens, si intensément contagieux. Ces textes sont toujours incroyablement intéressants, productifs, documentés. Sa voix se superpose à cet œil, qui inscrit sa proverbialité dans la chair de ces noirs et blancs intenses, solaires, funèbres, parfaits de rectitudes et de religiosités attentives. Le journal d’un photographe est une sorte de fièvre contagieuse, pour qui veut s’aventurer de nuit à la rencontre de la Condition Humaine, en ces années tragiques dont l’oubli est écarté si intensément par sa photographie. Impossible d’oublier…. le tragique des situations est un élément dramatique dans une dramaturgie sans pathos, légère comme le vol d’un oiseau, aussi funèbre,  faisant pointer ce crieur du devoir dans sa robe noire. L’oeuvre kélérienne, en un certain sens rappelle à ce devoir qu’est la vie , sacrée dans son intensité, joyeuse dans sa poétique, impériale dans ces devoirs à protéger le Vivant, ainsi nue devant la Vérité, indéfectible devant le constat, voyageuse dans l’oeil complice de ses contemporains, vivante plus que vivante, toujours vivante.

Pascal Therme, ce 24 Septembre 2026

document sonore.

Alain Keler, conversation avec Emmanuelle Kouchner lors de la signature du livre Alain Keler à la librairie Delpire, Paris, ce 17 Septembre 2026.

Alain-Keler-Trois-photographies ALAIN KELER PARU AUX ÉDITIONS DELPIRE PHOTOGRAPHIE

Trois photographies issues du livre .

 

 

Alain Keler

Alain Keler

Éditions Delpire

Exposition aux Rencontres d’Arles du 6 juillet au 4 octobre 2026

Date de parution : 25/06/2026
Format à l’italienne 16,5 x 24,5 cm / 208 pages
ISBN 9791095821939

Alain-keler-couverture-du-livre ALAIN KELER PARU AUX ÉDITIONS DELPIRE PHOTOGRAPHIE

couverture du livre Alain Keler paru aux éditions DELPIRE. ©pascalTherme2026

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