« Cette monographie dévoile l’essentiel de son œuvre : de ses images de jeunesse , ses
grands reportages pour les agences Sygma et Gamma, jusqu’aux projets de
photographies sociales dans les communautés Roms de Slovaquie ou dans la Creuse.
Keler a signé des milliers d’images – Lauréat du World Press Photo en 1986 et du Prix W. Eugene Smith en 1997, Keler explore sans relâche les résonances entre mémoire collective et histoires personnelles. » éditions Delpire.

Nous étions ce jeudi à la signature du livre paru chez Delpire, livre intitulé tout simplement Alain Keler, livre simple, au format italien d’un tirage 16,5X24,5 cm; c’est un bel hommage à l’homme, au compagnon de route, au témoin, au grand reporter, aux années si conséquentes, au travail accompli sans défaillir, à l’ oeuvre qui en est née. Ce carnet noir, épais de 204 pages compte 111 photographies. C’est un livre à l’épaisseur altière faisant le lit d’un voyage constant aux rappels de l’Histoire. La mise en page est très efficace, toute la page est consacrée à la photographie, comme un carnet de voyage. La photogravure signée Les artisans du regard rend justice à cette photographie qui s’est emparée des zones de conflits et des scènes de guerre pour en restituer les drames inscrits dans la profondeur des noirs. Le livre est revêtu d’une couverture noire, d’un bandeau d’argent sur lequel s’inscrit ALAIN KELER en gras. Une postface remarquable signée Thierry Grillet parcourt, à la suite des photographies du livre, les raisons profondes de cette vie en voyage et en donne une approche analytique pertinente de l’œuvre kelérienne.
Depuis plus de soixante ans, Alain Keler arpente le monde, ses fracas, ses zones de conflits, ses territoires de guerre. Sa photographie est un témoignage humaniste puissant, à l’éthique irréprochable. Il rend compte et témoigne. Alain Keler regarde dans les yeux ce théâtre de l’ombre, cette aventure des quotidiens, ces jours sombres. C’est ainsi qu’il œuvre en photographe : il forge des instants où tout repose, ou tout s’inscrit dans une dramaturgie, relevée par la composition instinctive de l’image selon la diagonale et par ce qui se joue devant ses yeux. Son écriture est celle de la tension et du mouvement, dans un silence assourdissant.
Le livre est métaphoriquement une balise qui continue d’émettre à travers le temps, un témoignage dont le sens ne se délie pas de son constat, somptueuse impression des noirs profonds et de cette densité rendue légère, singulière, vivante comme une eau lourde, vivante et mercurielle, crieuse du devoir (de mémoire). Le livre condense ces théâtres de l’absurde, du monde tel qu’il est en ces chemins creux. Le noème de sa photographie en tant que preuves joue, ici, à plein.

Le livre convoque, appelle, montre, se parcourt, s’échappe de ces territoires de guerre, prend des routes moins abrasives, cherche à faire sens par l’image, vit dans les mains du lecteur pour jouer en son regard, rappelle également cette conscience planétaire des enfants de 68, citoyens du monde, partis à sa découverte.
Quand il est sur ces territoires de guerre, Il reçoit en ces regards croisés ces corps et ces visages qui sortent du cadre, débordent, comme si une vague les portait en plein naufrage; tout se passe en pleine vitesse, dans cette grande lenteur où la réalité séditieuse saute aux yeux du photographe, ou parait le drame. Une interrogation s’empare du lecteur à mesure que se livrent ces photographies, un monde chaotique, en ces habits d’un jour, d’un instant, d’une fraction de seconde, s’est inexorablement mis en route. Keler ne cesse de croiser ce théâtre d’ombres en feu, ces visages énigmatiques, chiffrés, inquiets, obscurs, où passe l’ émotion par une contamination d’un regard qui cherche à regarder ces soleils noirs en face, en témoin. Ce ça a existé et la preuve en est cette image, à l’heure où seules certains montages pouvaient faire mentir la photographie et où toute une presse libre était placée « sous contrôle », la question étant souvent de comment faire sortir les films exposés et les faire parvenir aux rédactions sans s’exposer à la censure, voire plus…
Les évènements qu’Alain est chargé de photographier ne sont pas toujours issus des eaux furieuses et boueuses des zones de hautes intensités avec leurs cortèges d’ombres fuyantes en perdition.

Dans une autre réalité, le photographe parle aussi de la vie quotidienne, de ce qui peut faire photographie en dehors des grands évènements. A Lisbonne il fait une simple photographie qui « enregistre » une situation, chargée de possibles. Nous sommes au bord du Tage, un ferry ferme l’image par le coin supérieur droit, un passant, un homme jeune avec sa veste en cuir marche de droite à gauche, c’est un premier plan; une femme entre deux âges semble se crisper, prise dans une discussion avec un homme corpulent; on voit son expression sur son visage en semi profil, masse sombre de dos; nous sommes en automne ou en hiver, lumière étale, eaux calmes… scènes de la vie conjugale, scènes en rappel des cinémas du réel, de la nouvelle vague à l’évocation bressonienne aussi, de ces vies plumeuses d’ange qui furent au centre de ces années 70, dans le sillage de ce qui devait se transformer au fil des jours…voici une brève histoire dont on ne saura rien, mais sur laquelle tout est envisageable. Lisbonne 1976.
Et bien, la même curiosité, le même regard fait ici photographie en présentant des personnages du quotidien. Ils nous interpellent comme si la fiction, la possibilité du roman s’inscrivait systématiquement au sein de ce que l’image met en place comme éléments du réel et comme parts de cette curiosité, de ce besoin de raconter une histoire. C’est à nous de l’ imaginer, de l’imager en notre for intérieur, d’en prolonger la suite. La photographie est ici un moment de vie, un instant resté ouvert, un fragment du temps, du monde. Dans le monde kélérien, tout s’appelle et se répond, y compris la place que nous y occupons, en tant que récepteurs de l’image.

Je crois qu’une part de l’intérêt profond que nous avons avec l’ œuvre kélérienne est qu’elle précipite notre participation au monde en tant que réalités et fictions, qu’elle nous convoque, nous inclut, demande notre adhésion pour un partage de fusions possibles, de fraternités sans doute, d’idéalisme. On sait qu’Alain a eu une éducation communiste, son appétence pour les foules relève selon Thierry Grillet de ce patronage des jeunesses communistes, qui, bien avant l’effervescence des « camarades » du mouvement de Mai, a pu reconnaître l’influence des films de propagande, vus à un âge où s’impriment en lui ces visages en gros plan, ce noir et blanc où se parle une langue russe qui a la couleur de la révolution, tout cela le détermine à un âge où l’on rêve tout haut et pour longtemps. Il écrit d’ailleurs : » lorsque nous habitions Clermont Ferrand, des amis nous emmenaient à des meeting communistes. Pendant les discours je m’amusais avec d’autres enfants entre les chaises des spectateurs, et soudain avaient lieu des projections de films de propagande en noir et blanc, avec le commentaire presque chanté en russe, très belle langue. J’étais fasciné par tout cela, le noir et blanc et les cadrages rigoureux sans doute au 50 mm, la langue. Je pense que cela a été à l’origine de ma pratique photographique. Beaucoup plus tard apparut Henri Cartier Bresson et sa pratique photographique très rigoureuse…au 50! « .
Pourrait-on voir dans l’œuvre d’Alain Keler une œuvre à la fois organique et pathétique, signifiante et émotionnelle, dialectique et résiliante. Dans ce procès d’une intimité rêvée avec le monde, Alain Keler est ce héraut moderne, porte ce message d’ un témoignage dans une certaine organicité de sa photographie, puisque tout y bouge, tout circule comme dans un film aux séquences et aux personnages qui apparaissent, passent, et disparaissent selon le temps de leur brève histoire… Comment ne pas penser que tous, nous soient destinés en particulier dans ce travail d’un relèvement, pour que le message humaniste ait cette force du combat, pour qu’il nous touche au cœur, nous traverse, nous emporte au delà des scènes photographiées vers un refus des violences guerrières, quand il s’est agi des théâtres de guerre, ou vers cette autre constat de la vie ordinaire prise dans une chronique ouverte sur la fiction.
Et cette organique grandeur du témoignage a été l’occasion d’un jeu avec l’image, faire défiler les pages pour que s’anime quelque chose de leurs dialogues secrets avec l’époque, avec soi. Ces photographies sont-elles plus que des photographies, quand elles ont ce pouvoir des fantômes, des ombres, d’avoir marqué le temps de leur empreinte, d’être un lien si puissant qu’il met en mouvement la puissance de l’imaginaire dans un jeu courbe avec toute psyché, de ne pas être muettes et de dire beaucoup, sur toute face du monde: Sarajevo, Iran, Éthiopie, Israël, Gaza, Salvador, Guatemala, Cisjordanie, USA, Pologne, France, Tchétchénie, Uruguay, Irlande.

Trois photographies issues du livre .
Au delà de cette possibilité d’aller plus loin analytiquement sur les croisements productifs de la psyché kélérienne et de la vie, la question du photo-journalisme est évoquée au premier chef. C’est curieusement ce qu’en dit aussi Éric Bouvet le 21 septembre 2021 dans Hors cadre. Par une sorte de résonance magnétique, un propos se poursuit d’une pratique à l’autre dans une conception humaniste qui ne déroge pas à son éthique et qui raconte ce que vit intimement le photographe, toujours au bord d’un gouffre, en pleine introspection, en plein témoignage, car lui aussi vit ces réalités en direct : « Témoigner et s’interroger, questionner le public et le bousculer, tel est mon rôle depuis quarante ans. Avec une ligne de conduite claire : s’en tenir aux faits, tout en respectant la dignité des personnes photographiées. Car ce sont elles qui font les images que les livres d’Histoire retiennent. Souvent gérer l’absurdité, ce qui est loin d’être évident. Aujourd’hui, la donne n’a pas tellement changé, malgré les technologies avancées. Il faut toujours marier l’excellence objective de la prise de vue, à la subjectivité du point de vue. Et surtout garder en soi que la meilleure image n’est pas encore faite. Il faut la chercher. Et si tout le monde s’accorde à dire que, de nos jours, le temps s’accélère, voilà une bonne raison pour le photographe de démontrer que l’on peut encore le figer. Et s’arrêter sur l’image. »

Alain Keler a un vrai talent de conteur, textes et photographies; c’est un voyageur du pays voyagé, de l’autre côté du miroir, du coté de l’image, arrêtée dans sa course comme un soleil à son apogée, au sommet d’une intensité, à ce moment décisif et intime. On le retrouve encore aujourd’hui dans toute son actualité, quand il raconte d’une voix assez joueuse et profonde ces petites histoires au climat si proche du nôtre, dans la transparence du temps. Son humour nous rend toujours à nous-mêmes. Il avoue la simplicité des faits qui s’enchaînent et tissent ces fragments de quotidiens, si intensément contagieux. Ces textes sont toujours incroyablement intéressants, productifs, documentés. Sa voix se superpose à cet œil, qui inscrit sa proverbialité dans la chair de ces noirs et blancs intenses, solaires, funèbres, parfaits de rectitudes et de religiosités attentives.
Le journal d’un photographe est une sorte de fièvre contagieuse, pour qui veut s’aventurer de nuit à la rencontre de l Histoire de ces soixante dernières années pour y lire le tragique des situations dans une dramaturgie sans pathos, habile comme le vol d’un de ces crieurs du devoir, ou pour s’enchanter de ses petites histoires, qui nous rappelle plus simplement à la vie.
Écoutons le…
Pascal Therme, ce 26 Septembre 2026
document sonore.
Alain Keler, conversation avec Emmanuelle Kouchner lors de la signature du livre Alain Keler à la librairie Delpire, Paris, ce 17 Septembre 2026.
Alain Keler
Exposition aux Rencontres d’Arles du 6 juillet au 4 octobre 2026
Date de parution : 25/06/2026
Format à l’italienne 16,5 x 24,5 cm / 208 pages
ISBN 9791095821939

couverture du livre Alain Keler paru aux éditions DELPIRE. ©pascalTherme2026

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