GUILLAUME HERBAUT AU CHEVET DE L’UKRAINE, lignes de douleurs et profondeurs du Mal.
L’Académie des beaux-arts accueille aujourd’hui jusqu’au 29 novembre 2026, l’exposition Ukraine, le mal qui reste, une longue immersion de Guillaume Herbaut, lauréat en 2024 du Prix de Photographie Marc Ladreit de Lacharrière – Académie des beaux-arts, sur les différents territoires de l’Ukraine, soumise à l’intensification de l’agression russe.
Quand on franchit la porte du pavillon Comtesse de Caen est-on vraiment surpris d’en voir les murs habillés de tissus noirs et de se trouver en relation étroite avec les photographies de Guillaume Herbaut, dans une intimité de regard, dans un protocole compassionnel, dans une forme d’attention particulière de recueillement?
Sommes nous bien en nous mêmes, dans le recueil d’un voyage recensant les traces de cette guerre sale, au centre de la douleur, aux fracas des bombes qui tuent et sacrifient au quotidien toute une population? Sommes nous bien en face d’une volonté d’extermination globale, vécue d’ici dans sa dimension la plus touchante?
L’exposition montre les traces d’une destruction, immeubles éventrés, visages à la stupeur muette, corps prostrés, regards vides, cris impossibles face à la dévastation sourde, à l’impossible partage pour ceux de nous qui n’ont jamais croisé ce que cette guerre porte d’abjection, d’abominables terreurs, de drames, de pertes et de disparitions irréparables. Sommes nous bien face aux traces de ces souffrances irréversibles?
Ce voyage est un témoignage précieux de ce que toute une nation subit sans rémission depuis un temps dont la durée s’est creusée inexorablement par les souffrances et par la peur, d’autant que la guerre s’intensifiant au gré des drones shaed 136, des drones à réaction plus meurtriers encore et des missiles encore plus meurtriers; A l’entrée de l’exposition un dispositif sonore retrace en temps réel les alertes aux drones et missiles qui transpercent le ciel ukrainien. Ces alertes, en établissant un lien avec le territoire en guerre, marqueront de leur empreint sonore le temps de la visite .
A Kiev, Kharkiv, Lviv, Izium, Odessa, Guillaume Herbaut photographie les traces d’une guerre meurtrière qui consume tout.
« À travers ses images, Guillaume Herbaut s’attache à révéler les traces visibles et invisibles de la guerre sur les populations mais aussi les paysages marqués par les combats. Au-delà de la destruction matérielle, l’exposition met en lumière les traumatismes humains durables laissés par le conflit : le deuil, la perte, l’arrachement, ainsi que les atteintes profondes à la santé mentale d’une société confrontée à l’épreuve de la guerre. » extrait du DP.
C’est un constat de désolation qui nous est présenté dans sa retenue, dans la traduction encore digne d’un humanisme de combat, dans une pudeur et une décence remarquable; Guillaume Herbaut ne rapporte pas de scènes directement choquantes, ne montre pas de cadavres, ne produit une vision mortifère. Il tient à porter notre regard vers l’abyssale situation de chacun, de chacune, oblige à cette sympathie ( au sens étymologique: souffrir avec) sans monstration. A la faveur de ses portraits, nous pouvons lire sur les visages, dans les yeux de ces personnes tout l’abîme qui nous sépare d’elles, nous assistons de près au drame de vies brisées. C’est un gouffre silencieux et traumatique. Il nous faut approcher ces visages, ces corps, lire les cartouches qui racontent les faits, regarder les petites vidéos abrasives qui documentent les photographies dans leurs contextes pour que nous puissions saisir toute la portée indirecte de ces traumatismes souvent muets, irréversibles, essayer de nous rendre compte de cette destruction voulue sans limite, liée à cette Hubris déchainée d’une guerre infâme, une rupture de toute humanité, de tout respect du droit international, suprême abjection d’une barbarie sans nom.
Présentation de l’exposition par Guillaume Herbaut et Sylvie Hugues… document sonore part One
Nous ne verrons pas ici le front de la guerre, interdit aux journalistes; c’est là qu’aurait pu se vérifier l’impossible mission d’un peuple contraint à se défendre et à ne pas succomber, pris dans sa fierté et son héroïque grandeur. « Par la force documentaire et sensible de son travail, Guillaume Herbaut propose une réflexion sur ce qui subsiste lorsque les combats s’éloignent : les blessures intimes, les mémoires fragmentées et les cicatrices durables inscrites dans les corps, les esprits et les territoires. « Plus qu’une réflexion, c’est un passage de témoin qui nous est offert, une occasion de se rendre compte de ce que le régime russe a d’incompatible avec toute loi, tout respect de ce qui fonde une civilisation, même en temps de guerre quand s’applique en principe la garantie de non agression de la population non combattante.
Document sonore suite de la présentation de l’exposition.
L’exposition m’a t-il semblé exige une forme de recueillement devant tout ce qu’un peuple libre sacrifie de son être pour ne pas renoncer à sa liberté, à son identité; et c’est en ces jeunes visages défunts, à ceux que montre l’exposition dans une certaine douceur de la lumière que le visiteur prend petit à petit conscience de ces combats et des traces laissées par ceux-ci. Nous sommes nous aussi en quelques sortes les compagnons de route, derrière Guillaume Herbaut de ces femmes et de ces hommes qui, à chaque instant essaient de vivre, résistent à cette guerre sale, ignominieuse.
Guillaume Herbaut est aux côtés des Ukrainiens depuis plus d’un quart de siècle, il documente et nourrit un récit de combat contre ces vies qui connaissent le Mal et qui, à force de courage, d’abnégations, de volonté résistent toujours. « Parce que le front est désormais inaccessible Guillaume Herbaut n’en saisit que les effets à distance, acharné à témoigner par dégoût de la guerre et par amour pour ces populations de l’Est, pour la décoration surannée de leur intérieur, pour cette obstination à se vouloir européens, démocrates et libres, pour la bravoure de l’un, la détresse de l’autre, la grandeur de tous. » Extrait du texte «Interminable immédiateté» de Philippe Trétiack.
Guillaume Herbaut tient à travers sa photographie la position du témoin. Que sont-elles, ces images qui racontent les drames des corps suppliciés, des âmes torturées, des états de chocs psychologiques, de ces corps courbés, mutilés, dans les froids corridors des hôpitaux, des cimetières, des restaurants éventrés, des immeubles dont les décombres sont des sarcophages de béton, quand la terre est éventrée en ces paysages désolés, quand la vie quotidienne s’est profondément endeuillée, que le cri séditieux des révoltes face à cette adversité se traduit en larmes, en rage, en folies..

GUILLAUME-HERBAUT_UKRAINE, le Mal qui reste-
Marina Govriluk deans son lit d’hôpital, au lendemain de l’attaque d’un drone FPV russe contre le bus qui la transportait vers son lieu de travail, à Marhanets. Elle a été blessée, ainsi que 42 autres personnes. Neuf autres passagers, dont sept femmes ont été tués.
L’exposition a intégré les alertes sonores que produit le système de défense pour prévenir des attaques de drones, et les derniers modèles à moteur à réaction, plus difficiles à abattre, dont la portée s’est accrue avec la puissance de destruction. Une femme se rend à son travail en bus, le bus est frappé par un drone, plusieurs dizaines de blessés, son visage est criblé d’éclats, le regard bleu fixe, une vie bascule sans retour …. Les sirènes annoncent un missile, il faut fuir, courir, c’est la panique, on cherche un abri, il y a là une mère et ses deux filles, des gens de tous âges, tous sont muets, frappés d’interdit, silencieux, et pourtant…

Kharkiv, Ukraine, 1 septembre 2024. Des clients du marché Barabachovo se réfugient dans le métro lors d’un bombardement russe. Deux missiles balistiques ont frappé le centre commercial Chudo, à proximité du marché, faisant plusieurs dizaines de blessésSérie Ukraine, le mal qui reste.
« Le mal qui reste objecte à la liberté et au futur. Il maintient le pli du passé à travers son indice radioactif qui contaminera les générations à venir. Il y aura la rage, la tristesse, la honte et la culpabilité dans l’après-guerre. Mais il y aura aussi la construction d’une mémoire collective qui retracera les luttes, le courage et la fraternité. Le fil de la justice pénale internationale est indispensable à cette trame mémorielle, elle l’est de chaque côté des combats. C’est cela aussi le travail du deuil à l’échelle collective, pour s’extraire des rabats du passé qui ne passent pas. S’il peut advenir. Que restera-t-il de ce mal, pour l’enfant porté par la femme qui descend les marches menant à l’abri sous-terrain, en tenant par la main ses deux petites filles ? C’est toute une géographie intérieure qui se recompose dans la guerre, et pas seulement celle des frontières qui reculent ou qui avancent, selon les batailles ».
Extrait du texte «Ce qui ne s’efface pas » de Nathalie Dollez, psychanalyste, publié dans le hors-série de La Revue des Deux Mondes consacré à l’exposition Le mal qui reste de Guillaume Herbaut.

Guillaume Herbaut vit cette réalité amère. Il cherche un point de rupture à son envahissement nerveux. Ces durées, ces tempi, éclairent en douceur un accouchement au féminin de l’image qui se forme dans le temps précis où elle parait. Elle n’est jamais fascination morbide, collée à son sujet mais aveu de la vie. Elle n’est pas le signe par lequel s’affiche la mort, jamais délirante, tout au contraire, sa simplicité est le signe d’un lien direct qui établit, rapporte, raconte… c’est précisément un récit, voire un conte cruel, quoique, absorbé par la croyance en sa capacité de témoigner et de croire; une fusion s’opère délicatement, doucement entre les différents niveaux de l’image, de ce qui fait signe avant tout, car la fonction symbolique du récit, voire du conte, importe dans une hyperbole une valorisation de la présence du vécu, ici de sa souffrance, de ce qui ne peut être dit, de ce qui émerge au plus profond de l’être dans le temps fort de sa stupeur au retrait de cette vie d’avant.
Quand il s’git pour le photographe de correspondre avec cette altérité a l’histoire arrêtée, ce corps là, cette femme qui se confie, cet homme qui essaie de se dire, dont la présence bascule vers cette absence, cette béance, dans sa proximité touchante et qu’il faut à ce moment là, laisser les différentes fonctions qui forment l’image, latente, perceptive, documentaire, signifier cette proximité impossible de ce qui a secrété cette disparition comme une altération du vivant, une abrogation de ce qui fait humanité parce que cet être là a croisé la mort en son regard et qu’il ne peut plus s’en extraire désormais que par instant. Cet homme, à jamais sang dessus dessous, a disparu pour partie en lui même, comme si ce trou noir avait vampirisé les fondements même de son être. C’est à ce drame que pense le visiteur en rapport de cette photographie qui interroge dans ses fondements toute la présence des traces d’une destruction savamment ourdie par l’absolu du Mal. A ces portraits correspond une douceur compassée, profondément encline à vouloir témoigner pour que s’entende, comme les alertes dans l’exposition nous en préviennent, ce cri inversé asphyxiant de quelqu’un de sidéré, son souffle de vie disparaissant. Un incendie qui aurait consumé par l’intérieur la puissance ordonnatrice et vitale.
Le photographe est au chevet de cette invisibilité des traces de ce travail de néantisation, il en mesure l’irrationnel par la présence quand il ressent l l’urgence de vouloir en faire le portrait. C’est une opération forcément complexe, voir là où l’invisible du néant porte encore un peu de cette présence au monde enfui. Aucun effet ne vient troubler cette instance, la lumière de ses portraits est apaisante, anormalement claire, sans dramatisation, sans effet alors qu’un théâtre joue une partition de la présence dans un éclairage de cinéma, de film, pour mieux en déployer le symptôme. Guillaume Herbaut est-il à ce moment vivant au pays des ombres, est-il cette ombre lui même dans une descente aux enfers, de l’autre côté du miroir où il traque de son miroir cette lumière de l’âme qui éclaire alors tout ou partie de celui ou celle qui voyage en une autre dimension et qui est déjà en soi ce soleil révolu.
« Par moi on va vers la cité dolente ;
par moi on va vers l’éternelle souffrance ;
par moi on va chez les âmes errantes. » Chant III de la Divine Comédie
S’éprouve, au fond une sorte de rage contenue contre l’injustice et l’adversité, dont l’apaisement ne peut se faire que dans l’ordre du témoignage, parce qu’en témoignant de cette double présence dans l’imparité d’un constat qui s’échange entre cet homme ou cette femme dont il connait l’histoire et la douleur, le drame, et dont il faut se saisir en écrivant sa propre légende, le reporter photographe finit par rejoindre le fond du regard de celui ou de celle qu’il a perçu, senti vibrer… ce retour impossible ets aussi celui d’Orphée, comme si toute photographie, tout portrait portait en lui même sa dénégation pour que s’affiche uniquement la présence désavouée du crime dont ils ont été l’objet.

Tout le corps de l’image devient ainsi vibrant, scintillant, clair, augmentant la portée de ce qui est retenu, visible et invisible, comme si ce regard, profondément relais de toute volonté et de toute involonté, se déportait vers ce tout percevant, établissant une image ayant traversé plusieurs plans de l’ÊTRE pour devenir signifiante, de son point le plus bas, a son apogée virtuelle. Photographie, par son processus de fabrication, image en tout point, plus bien-disante que silencieuse, son message est en tout point certain, nerveux quand le photographe signe ainsi sa présence aux confins de son humanité.
Il est étonnant de pouvoir sentir à travers les photographies de Guillaume Herbaut toute ces réalités traversées et d’avoir le sentiment d’une simplicité, parce que tout y est donné. Un tout s’y inscrit, un voyage retour des enfers, Eurydice visible et invisible, quand mort et vie se disputent apparitions et disparitions afin que naisse le sens épuré du message en sa chaire apollinienne retrouvée.
J’écrivais il y a de cela quelques temps sur sa photographie : »Face à l’obscurcissement de la vie, une réflexion et une distance sous tendent l’oeuvre. Un rapport au réalisme nourrit en permanence l’ombre de cette photographie dédiée à l’action, hante le hors champ, se dissimule et conduit le photographe dans une sorte de rêve éveillé ou de cauchemar, dont les liens de causalité sont devenus imperméables à la raison. Guillaume Herbaut s’immerge dans la matière fébrile de l’absurde et du mal, sans sourciller, fait face, pour regarder dans les yeux cette réalité qui fuit vers le non sens, chemins obscurs et secrets, macabres, cercles rouges où la raison, devenue incertaine bascule vers le drame. La mort, invisible présence, habite l’image, c’est elle qui se perçoit sur les portes de Tchernobyl, dans les rues sombres, par le jour éclatant, dans la boue ukrainienne ou les intérieurs albanais. » et je pourrais ajouter maintenant aussi en cette Ukraine de l’exposition où s’affirme un solipsisme éclatant.
Pascal Therme
Paris, le 9 Octobre 2026






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