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David Heath Dialogues with Solitudes

Dave Heath – Dialogues with Solitudes

« Mes photos ne sont pas sur la ville mais nées de la ville. La ville moderne comme scène, les passants comme acteurs qui ne jouent pas une pièce mais sont eux-mêmes cette pièce. […] Baudelaire parle du flâneur dont le but est de donner une âme à cette foule ». — Dave Heath 

Le BAL expose Dave HEATH  (1931-2016) exposition majeure extrêmement documentée sous le commissariat de Diane Dufour, dans une scénographie soignée qui projette l’exposition sur les murs de Broadway.

L’exposition, qui comporte environ 170 tirages vintage, réalisés par Dave HEATH lui même, se structure également autour du livre Dialogues with Solitudes qui est paru en 1965, dont la maquette originale figure dans la salle supérieure du Bal. Le livre a fait l’objet d’une édition augmentée et différente, ce n’est donc pas le Fac-similé de l’original, mais une édition réalisée d’après les recherches de Diane Dufour dans les archives du photographe, dont elle augmente singulièrement le propos, enrichissant cette mémoire ouverte sur les réalités artistiques et les enjeux esthétiques d ‘une protest song photographique. A l’instar d’un Dylan,  cette énergie protestataire cherche à ré-inventer le monde, à faire surgir la lumière des profondeurs noires où elle se trouve enfermée, à réparer les liens d’une histoire personnelle douloureuse comme à sceller ces liens retrouvés avec la communauté des hommes. Dave HEATH a été abandonné  par ses parents a l’âge de 4 ans, suivent orphelinats et familles d’accueil. A 15 ans il reconnait la photographie comme son moyen d’expression. “Sa photographie est avant tout une manière d’attester de sa présence au monde en reconnaissant en l’autre un alter ego absorbé dans ses tourments intérieurs. Il sera l’un des premiers, dès les années 1950, à exprimer aussi radicalement le sentiment d’aliénation et d’isolement inhérent à la société moderne.” écrit Diane Dufour Il écrit à ce sujet: “un enfant tourmenté apprend à vivre en paix avec le monde.”

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Dave Heath, Chicago, 1956 © Dave Heath/Courtesy of Michael Torosian

FRANCESCO ZANOT écrit à ce sujet dans le livre:« LES IMAGES DE DAVE HEATH LAISSENT TRANSPARAÎTRE EN TOILE DE FOND SOURDE, LA MÊME FUREUR ET LA MÊME DÉSILLUSION QUI S’EMPARENT DE LA SOCIÉTÉ AMÉRICAINE SUR DE MULTIPLES FRONTS : LA GUERRE DE CORÉE, LE MOUVEMENT DES DROITS CIVIQUES, LE PACIFISME, LE FÉMINISME, LA BEAT GENERATION. DANS SES IMAGES, LES PERSONNAGES SE BATTENT ET SE DÉBATTENT POUR AFFRONTER LEUR QUOTIDIEN ET SURMONTER LEURS PEURS TANDIS QUE LEURS HISTOIRES INDIVIDUELLES ET LA GRANDE HISTOIRE SEMBLENT SE SUPERPOSER AVEC UN SENTIMENT D’INÉLUCTABILITÉ. »

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Dave Heath, Washington Square, New York City, 1960 © Dave Heath / Courtesy of Howard Greenberg Gallery, New York, and Stephen Bulger Gallery, Toronto

 Il y a Chez Dave Heath, la volonté de trouver un langage visuel libre, de renvoyer aux américains la liberté d’être au delà des conditionnements imposés. Il  trouve pour lui même, comme pour l’autre, une rédemption issue des profondeurs sourdes où tout un système mortifère  oeuvre négativement d’un point de vue idéologique. Tout un cinéma du  direct, voire les projections sur le site même de l’exposition, puis un cinéma du réel, de Wiseman à Wharol entrent en résonance avec son travail. Interpelé par la nécessité de la série, de construire une poésie libre du quotidien, Dave Heath photographie ces visages en pleine rue, intenses, préoccupés, inquiets, concentrés en eux mêmes, en proie aux contradictions, cherchant une libération. Et dans cette concentration nait une conscience de soi, se fait la réparation libre , un retour à soi, un retour à la liberté de soi. C’est aussi à travers la conscience que cet acte devient un acte politique majeure, que Dave Heath est en prise sur son époque et qu’il participe à l’éveil général.

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Dave Heath, Washington Square, New York City, 1960 © Dave Heath / Courtesy of Howard Greenberg Gallery, New York, and Stephen Bulger Gallery, Toronto

“Dialogues with Solitudes” est un livre à la profondeur visuelle magique en raison des tirages vintage résultant d’un rehaussement des valeurs – noirs plus profonds (selon les conseils d’Eugène Smith) tension chromatique aiguisée par la valeur des contrastes et les hautes lumières, afin de “sculpter” cette lumière des quotidiens et d’isoler ces visages a l’intensité, la tension psychologique toute particulière. Le photographe ne se prive pas de recadrer, de recomposer ses images, de densifier telle partie, de remonter telle autre afin d’isoler son sujet et de parvenir à un effet presque théâtral, tel un metteur en scène se donnant pour objectif de donner à voir la vie même, à travers des personnages qui ne jouent pas mais se meuvent, parlent, s’assoient, devant un spectateur, sorte de témoin, pouvant regarder en toute tranquillité leur mobilité, la simple présence des gestes, des corps, l’affirmation d’un être là.

 

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Dave Heath, New York City, 1960 © Dave Heath / Courtesy of Howard Greenberg Gallery, New York, and Stephen Bulger Gallery, Toronto

Le fait d’isoler chaque visage conduit à une concentration du regard, également à une dramatisation, Heath fait le portrait intérieur de ces inconnus croisés au détour des rues, jours ordinaires, dans les parcs, en pleine foule et en pleine solitude. C’est toute cette illustration du constat de la solitude des individus qui rejoint le paradoxe critique du thème, seul en soi dans la foule. Les liens de la communauté sont en partie dissous, et sollicités dans cette perte, tournés vers une sorte de concentration, de densité, portant les questions essentielles de la liberté de conscience de soi et celles de la réflexion. Heath est en rapport avec Alan Ginsberg, prônant une action contestataire et affirmant une liberté de ton, de parole et d’action dans ce travail par la convocation d’une poésie libre et fondamentale, attachée au quotidien, à la rue, trempée de réalisme, poésie ouverte et réflexive.

Can I bring back the words? Will thought of transcription

Have my mental open eyes…

The privilege to witness my existence-you too must seek

The sun…”

Transcription of organ music Allen Ginsberg Howl

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Dave Heath, Sesco, Korea, 1953-1954 © Dave Heath / Courtesy of Howard Greenberg Gallery, New York, and Stephen Bulger Gallery, Toronto

Dave Heath a saisi très tôt, dès le milieu des années 50, alors que l’Amérique est en pleine guerre de Corée, cette intériorisation, ce monde à l’envers. Il en témoigne assez justement. Mobilisé pour ce conflit, ses premières images concentrent déjà la tension des visages, l’énergie des regards, l’aveu d’une solitude profonde, d’une sorte de déshérence chez ces jeunes américains en guerre, face à la mort et à la peur, mais en guerre pour qui et pour quoi. On se souvient du WHY qui fit slogan plus tard au Vietnam…un même constat pacifiste établit l’inanité des guerres comme l’impossibilité d’y échapper en cas de mobilisation.  Toute cette déréliction constitue la photographie de Dave Heath et le regard porté vers ces visages qui sont devenus des paysages intérieurs est une plongée en soi et en l’autre, tout un partage des mêmes émotions connues se fait, liées à ce statut d’objet et d’obligations conventionnelles, à la vulnérabilité qu’il occasionne.

 

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Dave Heath, Elevated in Brooklyn, New York City, 1963 © Dave Heath / Courtesy of Howard Greenberg Gallery, New York, and Stephen Bulger Gallery, Toronto

Privilégiant la séquence, chaque portrait, chaque image semble entrer dans une suite qui fait globalement sens, à travers un rythme, d’où ce rapport à la poésie libre. Bien sur on pensera à Robert Franck dans ce portrait de l’Amérique, comme à Walker Evans, Eugene Smith, Harry Callahan, Aaron Siskind, Paul Strand et l’on pourrait citer tous les poètes contestataires dont la Beat Generation s’est inspirée et dans lesquels elle a trouvé des oeuvres qui essaimaient l’esprit d’indépendance et de contestation… Yeats, T.S. Eliot, Baldwin, Stevenson, Beckett, Pound, Baudelaire, Rimbaud, Proust, Rilke.

Ici le lecteur entre en correspondances étroites avec un état traumatique de l’Amérique, vu de l’intérieur, dans une densité bressonienne, un rapport au cinéma du direct, au cinéma du réel. Une révolution des formes esthétiques a lieu à travers une histoire si singulière que celle-ci finit par faire Histoire à travers une oeuvre peu connue du public, mais précieuse pour l’Histoire de la photographie. L’originalité des images de Dave Heath comme la recherche établie par Diane Dufour, se concentrent aujourd’hui à la fois dans le livre magnifique paru et dans cette exposition, afin de rendre justice à l’intensité du regard et de la beauté du travail photographique de celui ci, à sa rhapsodie. Cette relation au un cinéma direct stimule un dialogue avec la période historique, invente un nouveau rapport aux formes directes d’expression et assume ce retour sur la réalité politique de la société américaine des années 60. Pour formaliser ce lien, les œuvres de Dave Heath sont présentées en dialogue avec trois chefs-d’œuvre du cinéma indépendant américain de cette période, entre « cinéma direct » et pratiques alternatives : trois variations sur le thème de la solitude.

Au moment de l’Automne et bientôt des frimas, il ne faudra pas hésiter à passer l’après-midi au Bal pour jouir de ces films, plus de quatre heures de projection en tout, de quoi relier toutes ces présences et se trouver au centre d’un maelström de personnages dont chaque visage est en soi émotion et fiction, selon la part projective de chacun….

Salesman, Albert et David Maysles et Charlotte Mitchell Zwerin, 1968

Portrait of Jason, Shirley Clarke, 1966

The Savage Eye, Ben Maddow, Sidney Meyers et Joseph Strick, 1960

 

 

Portrait of Jason de Shirley Clarke :

–              La bande annonce du film : https://www.youtube.com/watch?v=t-ehssx01b0

–              Un extrait « what do you do for a living »: https://www.youtube.com/watch?v=Y87KWjtjua8

Salesman de David et Albert Maysles et Charlotte Mitchell Zwerin :

–              Séquences d’ouvertures : https://www.youtube.com/watch?v=RkY6pgrOOOg

–              Bande annonce du film : https://www.youtube.com/watch?v=5O4B7KcKeSg

The Savage Eye de Ben Maddow, Sidney Meyers et Joseph Strick :

.-              Extraits du film sur ce site : https://www.cineserie.com/movies/1653175/video/1726587/

 

Exposition réalisée avec le soutien de la Stephen Bulger Gallery (Toronto), de la Howard Greenberg Gallery (New York), Archive of Modern Conflict (Londres) et Les Films du Camélia (Paris). 

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